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Anne Teresa De Keersmaeker

Au début des années quatre-vingts, dans un climat artistique qui voyait la danse se placer lentement mais sûrement au premier plan, la jeune chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker portait à la scène sa toute première représentation: Asch. Cette ancienne élève de MUDRA, l’école fondée par Maurice Béjart, allait donner une toute nouvelle orientation à la danse en Flandre. En 1981 elle s’installa à New York pour y étudier à la Tisch School of the Arts, où elle entra directement en contact avec la danse américaine postmoderne. 

Cette influence du postmodernisme fut sensible dans sa représentation suivante: Fase, four movements to the music of Steve Reich (1982) qui fit aussitôt parler d’elle. La suite logique en fut la fondation, en 1983, de sa propre compagnie de danse, Rosas, avec la représentation Rosas danst Rosas. La musique, une composition créée conjointement par Thierry De Mey et Peter Vermeersch, s’avéra la force motrice de la danse. La relation particulière entre la danse et la musique allait être une constante dans l’œuvre d’Anne Teresa De Keersmaeker. 

Dès Rosas danst Rosas, De Keersmaeker a travaillé d’une manière cohérente, quoique toujours surprenante. Dans les premières années, son travail bénéficia surtout du soutien de Hugo De Greef, directeur du Kaaitheater. Toute une série de représentations se succédèrent rapidement, qui pourtant se distinguaient par une grande diversité: Elena’s Aria en 1984, Bartók/Aantekeningen en 1986, la pièce de théâtre Verkommenes Ufer/Medeamaterial/Landschaft mit Argonauten en 1987, et la même année encore Mikrokosmos-Monument Selbstporträt mit Reich und Riley (und Chopin ist auch dabei)/In zart fliessender Bewegung-Quatuor Nr.4. 

Ottone, Ottone (1988) fut sa première production chorégraphique pour un grand plateau. La rigidité structurelle y faisait place à une esthétique très évocatrice du baroque. En 1990, De Keersmaeker composa Stella, une ‘représentation féminine’ dans laquelle elle tira pleinement parti de sa manière très personnelle de travailler avec ses danseuses. La même année, Achterland vit les feux de la rampe. La musique de György Ligeti et Eugène Ysaÿe était interprétée live et visuellement intégrée dans la scénographie et le parcours des danseurs. 

Nous retrouvons ce lien entre la danse et la musique dans ERTS (1992), où l’on relève aussi l’emploi de la vidéo. ERTS est une représentation de large envergure: la musique y est interprétée live. Cela peut s’expliquer en partie par le fait qu’à l’invitation du directeur Bernard Foccroulle, Rosas devient la compagnie de danse en résidence à la Monnaie, l’opéra national de Bruxelles. Dans ce nouveau contexte, Anne Teresa De Keersmaeker se fixe trois objectifs: intensifier davantage encore la relation entre danse et musique, développer un répertoire et fonder une nouvelle école de danse en Belgique pour combler le vide créé par la disparition de MUDRA à Bruxelles en 1988. 

À la fin des années quatre-vingts, l’œuvre d’Anne Teresa De Keersmaeker est entièrement reconnue tant en Belgique qu’à l’étranger. La production Mozart Concert Aria’s, un moto di gioia (1992), est créée dans la prestigieuse “Cour d’Honneur” au Festival d’Avignon. Au foyer de l’Opéra de Gand, Peter Greenaway tourne la même année Rosa, une chorégraphie entièrement conçue pour l’écran. Le volet danse du Holland Festival de 1993 est entièrement consacré à De Keersmaeker avec une série de reprises et la première de Toccata. 

Kinok, une collaboration de Thierry De Mey et de l’ensemble Ictus, est présentée au KunstenFESTIVALdesArts en 1994. C’est la préfiguration d’Amor constante más allá de la muerte, une chorégraphie musicalement complexe et extrêmement virtuose qui voit les feux de la rampe en cette même année. Amor Constante révèle clairement l’évolution de la danse de De Keersmaeker. À partir d’un langage chorégraphique initialement taillé à la mesure de son propre corps, la chorégraphe a évolué vers un langage étroitement lié à des interprètes déterminés. La force de cette danse consistait en ceci qu’elle alliait un vocabulaire personnel à une structure particulièrement forte. Avec le développement de la compagnie, le langage chorégraphique s’est progressivement épuré et ses mouvements se sont enracinés plus profondément dans le vocabulaire classique. 

En 1995, De Keersmaeker crée Verklärte Nacht pour la soirée Schönberg Erwartung/Verklärte Nacht au Théâtre de la Monnaie. En 1996, certains éléments de cette production seront développés dans Woud, three movements to the music of Berg, Schönberg and Wagner. 1995 est également l’année de la fondation, à l’initiative de Rosas et La Monnaie, de P.A.R.T.S. Performing Arts Research and Training Studios, l’école de danse internationale dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 4 ans, les étudiants reçoivent une formation approfondie aux différentes techniques de la danse. Cette école se distingue aussi en ceci qu’une attention particulière est portée à la musique, au théâtre, et à l’acquisition d’un solide bagage intellectuel. 

Fin 1997, dans Just Before, De Keersmaeker donne à nouveau libre cours à son amour pour la musique sur des pages de Magnus Lindberg, John Cage, Yannis Xenakis,Steve Reich, Pierre Bartholomée et Thierry De Mey. 1998 prolonge son parcours musical à deux égards. De Keersmaeker se risque à mettre en scène son premier opéra avec Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartók. Dans Drumming, elle reprend la musique pour percussions de Steve Reich comme base d’une chorégraphie concentrée, particulièrement énergique et d’une facture rigoureuse. 

L’important, dans Just Before, c’est la conjonction de la danse et du texte. Tippeke, le court-métrage sur lequel s’ouvrait Woud, en fut peut-être une première amorce. De Keersmaeker y erre dans un bois, tandis qu’elle récite une comptine. Elle associe les mots clefs de cette comptine à des mouvements précis, comme il arrive souvent dans ce genre de chanson enfantine. Just Before est le premier grand volet de cette recherche d’une conjonction du texte et de la danse, de la signification et du mouvement, du langage et du corps. Anne Teresa De Keersmaeker y est secondée par sa sœur, Jolente, membre du collectif théâtral STAN. 

Trois autres volets suivent dans cette asscoiation de la danse avec le texte. En mars 1999 une danseuse de Rosas et un acteur de STAN se réunissent dans Quartett, un texte de Heiner Müller. En mai ’99, la relation texte-musique est encore approfondie dans I said I, une chorégraphie basée sur la pièce de théâtre Selbstbezichtigung (Introspection) de Peter Handke. Tout cela culmine en l’an 2000 dans In real time, un grand projet qui réunit sur scène tous les danseurs de Rosas, tous les acteurs de STAN et les musiciens de l’ensemble de jazz Aka Moon. 

Suivent, en 2001, le retour vers la danse pure avec Rain, sur Music for 18 Musicians de Steve Reich et le retour vers l’intimité avec Small Hands (out of the lie of no), un duet dansé avec Cynthia Loemij. 

En 2002 la grande nouvelle création pour tous les danseurs de la compagnie - (but if a look should) April me – voit les feux de la rampe. La saison 2001-2002 est celle des vingt ans de Rosas, dont dix en Résidence au Théâtre Royal de la Monnaie: une Soirée Répertoire et la reprise des productions de texte, et de Rain et Drumming accompagnés live constituent les points culminants. A la fin de 2002, le deuxième solo de la carrière de Anne Teresa De Keersmaeker est créé: Once, sur Joan Baez in Concert, Part 2. L’année de fête est clôturée par l’exposition RosasXX jusqu’au début de 2003 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. En 2003 suivent une deuxième régie d’opéra (I due Foscari de G. Verdi) et la grande production “jazz” pour tout l’ensemble Bitches Brew / Tacoma Narrows – le premier spectacle où l’improvisation est présente sur scène... 

Kassandra – en 2004 – continue la coopération avec Jolente De Keersmaeker. Les deux productions de 2005 Desh (la seconde moitié de la nuit) - avec Salva Sanchis comme co-chorégraphe - et Raga for the Rainy Season / A love Supreme réunissent la musique de l’Inde et le jazz de John Coltrane. 
2006 voit la confrontation avec une nouvelle source d”inspiration musicale dans l’œuvre d’Anne Teresa De Keersmaeker: pour la première fois elle chorégraphie sur une musique de Claude Debussy. Pour cette même création, D’un soir un jour, George Benjamin écrit Dance Figures, joué par le grand orchestre symphonique de la Monnaie sous la direction de Kazushi Ono. 

En 2006 une première collaboration avec la plasticienne Ann Veronica Janssens a lieu: Keeping Still est un ‘solo avec partenaire’ pour De Keersmaeker,  une dialogue avec l’espace sensoriel et lumineux de Janssens. En 2008 De Keersmaeker et pianiste/compositeur Alain Franco choisissent de travailler avec la musique de Bach, Webern et Schoenberg. Dans Zeitung, la danse et la musique se retrouvent, non pas à partir d’une ressemblance ou d’un parallélisme, mais au croisement de l’une avec l’autre. Alain Franco accompagne les neuf danseurs de Rosas au piano. The Song (2009) est une collaboration de Anne Teresa De Keersmaeker avec Michel François et Ann Veronica Janssens. Dix danseurs – neuf hommes et une femme – évoluent sur un plateau nu, réduit à l'essentiel. N'y subsistent que les unités élémentaires du théâtre - lumière, son, mouvement. En février 2010 elle crée 3Abschied en collaboration avec Jérôme Bel. En ce moment elle prépare une nouvelle creations pour neuf danseurs de Rosas. La première est prévue pour Juillet 2010.