The Song / Rosas
Un texte de Elke Van Campenhaut (juin 2009)

 

 

The Song évoque un monde qui court à toute allure, de plus en plus vite, jusqu'à se dépasser. L'accélération est trop forte : on sent qu'il va caler. Au cœur du tourbillon, dans l'œil du cyclone, il y a pourtant nos corps, dernières balises d'une réalité chaotique et mutante.

 

The Song : neuf hommes et une femme évoluent sur un plateau nu, réduit à l'essentiel. N'y subsistent que les unités élémentaires du théâtre - lumière, son, mouvement. L'espace que découpe Anne Teresa De Keersmaeker, en collaboration avec les artistes Ann Veronica Janssens et Michel François, est un désert. Un pays aride d'où émergent des hypothèses : un solo de joie nue, un corps en quête de sa dernière légèreté; ou un mouvement d'ensemble profilé comme une nuée d'oiseaux, dont l'infinie variation des motifs évoque tout à la fois la formule mathématique et la plus libre invention humaine.

 

Dans cet univers, le corps n'est plus assuré de ses limites. Il apparaît et disparaît au gré d'abrupts changements d'éclairage. Produits à même le plateau, les bruitages ruinent son évidence : le danseur est à la fois là et ici, « authentique » et « virtuel», présence réelle et lointaine image. Ces corps respirent l'extrême vulnérabilité, que contredisent leurs mouvements opiniâtres. Ils sont propulsés par leur seul souffle, leurs voix résonnent comme l'écho d'un monde ancien où l'espoir coulait de source, ils piaffent d'exaspération. Dans leurs songs bruit la rumeur d'une époque perdue, quand la puissance des voix convoquait au changement. Ne leur reste-t-il que la répétition, la combinatoire du même, l'évasion hors de toute réalité, capturés par l'image de cette rock generation qui les a précédés? Ou, à la bordure du vide, tenteront-ils malgré tout le saut dans l'inconnu?

 

La chorégraphe renoue ici avec ses questions essentielles : comment faire surgir la liberté d'un cadre rigoureux; comment dire un point de vue politique malgré le cadenassage de l'histoire; comment accéder au mouvement, malgré tout, malgré l'imminence d'un désastre; comment accéder à la danse, à ses éléments les plus simples, et donner un nouvel élan à ce qui s'était dépouillé de sens... Ou, pour le dire autrement : selon quel étrange principe les oiseaux parviennent-il à constituer d'impeccables escadrilles, pour en rompre aussitôt l'harmonie sans effort? Et comment donner consistance à une idée sans en briser l'envol?

 

The Song est une quête où s'entrelacent les fondamentaux de la danse et les lois du corps social : tout se reconfigure sans cesse, à chaque inspiration. C'est une expérience sur la fragilité du danseur, centre nerveux du changement.